Comme deux lions en cage…. mais pas dans la même cage

Comme deux lions en cage…. mais pas dans la même cage

Comme deux lions en cage…. mais pas dans la même cage 1540 1138 Sophie Pialet

Les premiers jours j’ai imaginé comment je les aurais passés avec toi.

D’abord tu m’aurais rassurée parce que j’aurais eu peur en premier. Après je t’aurais regardé essayer de décider pour ne pas subir. Et devant ton contrôle soudain devenu si limité sur les choses et les gens j’aurais eu peur une seconde fois, mais pas de la même chose.
Quand tu ne contrôles pas tu n’es plus tout à fait toi même, et cet homme là peut m’effrayer.
Mais cela n’aurait pas duré, tu aurais trouvé les codes, les mots de passe pour reprendre la main, limiter les dégâts, accepter et anticiper. Parce que tu es plus intelligent que ça. Tu ne fais jamais le dos rond, tu composes.
Te voir t’agiter m’aurait paradoxalement calmée. Te savoir là m’aurait apaisée.

Passée la transition d’une vie en mouvement à une vie momentanément au repos, il y aurait eu beaucoup de vin, de ta cuisine, de musique et de ton lit.
Tellement de choses à vivre tout de suite, sans attendre, sans réfléchir. Le plaisir comme remède à l’angoisse, même enfermés, même bourré d’interdits, cela aurait eu le goût de l’école buissonnière, du soleil en hiver et du désir qui fait oublier.

Et surtout, surtout, j’en aurais profité pour te voler toute la folie qu’il y a dans ta tête, toute ton expérience qui n’est pourtant pas la sagesse. J’aurais tout mémorisé, comme je retiens ce que tu me dis toujours sans le vouloir.
J’aurais fait taire tes pensées sombres du petit matin, quand tu crois te réveiller avant moi et que je te sais soucieux sans te le dire. Je me serais glissée dans ta chaleur pour que ton corps libère ta tête un instant.

Tu aurais fui dès que tu en aurais eu l’occasion, et le manque aurait pris ta place le temps de ton absence. Ayant repris ta respiration ailleurs tu serais revenu, un peu contraint et forcé mais revenu quand même.
Il aurait fallu te reconquérir à chaque retour, reprendre presque à zéro pour que nos regards s’allument à nouveau, rien n’étant jamais acquis ni pour toi ni pour moi. Mais devant la folie du monde extérieur que tu aurais ramenée avec toi, il n’y aurait eu que la nôtre pour faire face.

Confinée avec toi j’en aurais profité intensément, pour tout le temps que nous n’avons pas eu avant et même si on m’avait dit « c’est juste le temps du confinement et après ça s’arrête », cela l’aurait rendu plus supportable.

J’ai beau imaginer tout ça un instant, je n’oublie pas la réalité, celle du monde comme la nôtre, là où je suis et avec qui tu es.

———–

Peut-on encore se blottir près de la personne qu’on aime quand on risque de la rendre malade ? L’aurais-je fait si nous avions été ensemble ? Je n’embrasse plus ma famille, je ne sais plus qui est la dernière personne qui m’a prise dans ses bras… ah si je me souviens… c’était toi.

Je peux vivre sans sortir, sans travailler, sans être utile, si et seulement si je peux ressentir. Je veux bien  le manque et l’absence, le cœur qui ne bat plus qu’une fois sur deux parce que l’autre n’est pas la, mais laissez-moi l’adrénaline du message qui arrive alors qu’on ne l’attend plus. Le souvenir d’une caresse m’importe autant que la promesse d’un prochain baiser. Il faut l’un pour rêver de l’autre.
C’est ce qui fait tenir, savoir que cela a existé et l’absolue certitude que cela reviendra plus fort.

Passés les premiers jours, je cherchais toujours un rythme que je ne trouvais pas. Pas de repère, de réveil; des tâches que l’on peut remettre à plus tard, et de l’attente au lieu du manque de temps.
Et puis tu as instauré, involontairement, une routine, qui me sert maintenant de boussole dans ces journées sans queue ni tête. Lors de ta sortie quotidienne, souvent tôt le matin, tu m’appelles. Au début cela me sortait du sommeil, et j’avais du mal à être complètement présente à ce moment. Puis j’ai commencé à me réveiller plus tôt, et à me surprendre à attendre ton coup de fil avant de me lever. Je ne bouge pas du lit tant que je n’ai pas entendu ta voix.

Il y a cette intimité que je ne sais pas décrire, quand on ne se dit rien de précis mais que ça parle de nous quand même. Il y a chaque jour le plaisir renouvelé de ta voix au téléphone, en t’écoutant beaucoup et me taisant autant. Je ne sais pas aborder les sujets, tu sembles toujours savoir chaque mot que tu vas prononcer. Je t’envie ton assurance mais je t’en vole aussi.

Parfois au moment de se quitter tes paroles se font plus douces, et je passe la matinée apaisée, portée par ce vent chaud qu’est ta voix et que tu distilles si bien quand tu te laisses porter par ta seule envie. Mais cette chaleur n’a qu’une durée de vie limitée, quelques heures plus tard il me faut la raviver, par un message de toi. S’il ne vient pas seul, je vais le chercher. Il y a toujours une question dont tu as seul la réponse, ou une image qui me fait penser à toi.

Il me faut des mots à entendre sans la voix, à lire sur un téléphone comme sur du papier qu’on tiendrait dans ses doigts, un autre vocabulaire, une autre intimité.
Je ne suis pas avec toi mais une partie de moi l’est. Mon horizon est un peu plus large que le tien, pas uniquement entre quatre murs, alors je te montre ce que je vois : des arbres, du soleil sur l’herbe. J’essaye de t’emmener, un peu. 
A ton tour, tu m’emmènes dans ton monde, avec ton optimisme, ta force et ton envie de dévorer la vie qu’il reste, comme le fauve que tu es malgré tout. Je sais que tu t’agites dans ta cage, que tu restes occupé chaque minute pour ne pas te heurter aux barreaux. Tu « fais » pour ne pas penser, tu agis pour ne pas t’arrêter.
Je me nourris de ça, comme toi je refuse de penser à nous trop loin, au delà de demain. Et je tiens.
J’écoute souvent la musique que tu m’envoies, je nous cherche bien sûr, je t’y trouve souvent. Tes doutes et tes envies s’entrechoquent, je le vois mais je n’y peux rien.

Loin de toi, quand je tourne en rond dans ma cage, j’écris pour les autres, pour que les émotions subsistent, se propagent et que leur écho me revienne. J’essaye d’inventer de nouvelles façons de  raconter, de nous inventer. Pour que les histoires prennent vie j’ai besoin de toi, pour imaginer la suite en rendant le présent plus que supportable. Parce que tu me surprends, parce que tu es drôle, impertinent, j’ai besoin de toi pour oser parce que tu oses tout.

J’écris parfois pendant que je t’imagine dormir. Comme si tu étais à côté de moi. Je ne te réveille pas, mais tu me lis quand tu ouvres les yeux, à l’autre bout de la distance qui nous sépare, et je trouve alors le sommeil, une fois les mots posés là. Comme si j’avais la tête sur ton épaule.

Je ne veux pas dormir au moment où je me sens un peu vivante dans ce monde devenu immobile. Je dormirai quand tu ne seras plus là pour me faire ressentir, quand je n’aurai plus rien à écrire, quand les jours ne seront qu’une suite d’heures à remplir. Demain tout sera à recommencer mais au moins la nuit sera bonne, tu as raison de dire : « Nous ne sommes pas si loin ».

2 commentaires
  • Merci Sophie pour ce texte plein d’émotions, de frustrations et de douceurs. Un texte qui me parle, même si je dois évoquer le passé. Celui des ombres qui s’évanouissent et laissent des sillons dans notre esprit.
    Bon courage pour traverser cette période compliquée. Et, je souhaite que vous vous retrouviez.
    Erick

  • Toujours vrai et touchant. L’absence est difficile à vivre…

    Privacy Preferences

    When you visit our website, it may store information through your browser from specific services, usually in the form of cookies. Here you can change your Privacy preferences. It is worth noting that blocking some types of cookies may impact your experience on our website and the services we are able to offer.

    Click to enable/disable Google Analytics tracking code.
    Click to enable/disable Google Fonts.
    Click to enable/disable Google Maps.
    Click to enable/disable video embeds.
    Mon site utilise des cookies,. Définissez vos préférences de confidentialité et / ou acceptez notre utilisation des cookies.