La dernière fois

La dernière fois

La dernière fois 1540 1138 Sophie Pialet

Même pour une heure c’était bon de le voir. Elle est obligée de le reconnaître. Elle ne lui dira pas, il préfère ne pas l’entendre.
Une partie d’elle espère toujours confusément qu’elle ne ressentirait plus rien, que tout ce qu’il ne donne pas asséchera le désir. Demain peut-être. Aujourd’hui ça vibre encore alors elle prend.

Elle aime quand la façon dont elle le regarde le dérange, alors que c’est lui qui fait naître ce regard là et il le sait. Quand elle a envie de lui juste en le regardant marcher, quand il met le feu avec deux phrases, avec son air de perdre la partie à chaque fois et donc lui laisser croire qu’elle la gagne.
Elle n’est pas dupe mais elle aime ça quand même.
Elle aime quand il l’embrasse comme s’il ne pouvait pas s’en empêcher.
Elle aime glisser sa main dans sa poche dans la rue sans lui demander son avis, sous sa veste et sentir sa chaleur. Elle aime la promesse de plaisir qu’il y a dans cette seconde là.

Les deux verres vides sont restés sur la table basse et la bouteille de vin entamée posée dans la cuisine.
Il est parti depuis plus d’une heure,  et il ne reste déjà plus d’autre trace de son passage.  Pas un objet qui en marquerait le souvenir.
Ne serait-ce la persistance de son parfum, tout est fait pour qu’elle n’y pense plus. Mais il est là, encore présent, sur ses mains, sur l’oreiller. Il est parti mais il reste ça. Elle se tient immobile, à attendre que reprenne cette vie qui se met en pause quand il y passe.

Demain matin tout aura disparu, elle a presque hâte, pour ne plus y penser, pour ne pas le regretter. Elle qui retrouve l’odeur de sa peau chaque fois comme un cadeau, se surprend ce soir à ne plus vouloir tant la sentir.

Il
faudrait savourer ces quelques bribes de lui comme le joli souvenir de ce
moment, pour prolonger le plaisir. Elle l’a toujours fait, elle a vécu ainsi
leur histoire, dans l’instant autant que dans la mémoire qu’il lui en restait
ensuite. Avant, elle tenait des jours sur ces quelques heures.

Mais cette fois c’est peut-être la fois de trop. Ce soir elle ne peut penser qu’à une chose : elle sent encore son parfum, mais une autre a sa peau contre la sienne, cette nuit comme toutes les autres.
Une autre le serrera contre elle dans le noir, quand il ne restera dans ce lit qu’un parfum qui disparaitra au réveil et un vide dont elle ne sait plus quoi faire. Le vide qu’il laisse est devenu un étau dans sa poitrine.

Longtemps
il avait réussi à lui faire oublier qu’elle n’était pas la seule. Elle n’avait
pas la première place mais elle avait la meilleure. Elle n’avait pas le
quotidien mais elle avait l’exceptionnel. Pour elle il prenait du temps, il
avait envie. Un message quand elle ne s’y attendait pas et tout prenait forme.
Il savait combler l’espace entre eux pour mieux profiter du prochain moment.
Pour la faire rire ou l’émouvoir, par écrit ou par un coup de fil, il avait
toutes les clés. Il lui donnait l’impression d’être seul à la voir vraiment. Elle
apprenait de lui, il l’aidait sans le savoir.

De son côté, elle savait l’écouter sans rien attendre. Il fallait le prendre tel qu’il était, changeant et froid, généreux et distant, enthousiaste et maladroit.
Jamais il n’exprimait de sentiment autrement que par sa présence, par ses gestes. Elle devait comprendre d’un regard, se contenter d’une allusion pour tout mot d’amour. Quand il voulait se faire plus doux envers elle il ajoutait son prénom dans un message. Les « tu me manques» ou « je pense à toi » n’existaient pas. Parler d’eux au mauvais moment c’était prendre le risque qu’il s’évapore.

Pendant
tous ces mois inconfortables, entre solitude et retrouvailles, un message de
lui suffisait à l’apaiser quand l’angoisse du silence se faisait trop forte, à
attendre le prochain appel, le prochain rendez vous. Il était là, pas trop
loin, cela suffisait.

Il y avait la photo de son visage près de son nom sur le téléphone, celle où il sourit. Elle retrouvait ainsi un peu de lui quand ils ne se voyaient pas. Elle pouvait le voir lui sourire, même si elle savait que ce n’était pas à elle qu’il souriait. A chaque fois, une fraction de seconde, elle le croyait.
C’était se souvenir de ce qu’il lui inspirait.
C’était toujours la même lumière dans ses yeux, ce qui le rend brillant pour l’extérieur, ce qui fait de lui un homme peut-être plus vivant que les autres.

C’était l’ovale de son visage dont ses mains connaissent si bien le contour qu’en le regardant elle croyait le toucher.
Ce qu’on ne voit pas sur la photo ….

C’est l’autre regard qu’il a quand il le pose sur elle, parfois.
C’est son sourire en coin quand il lui dit  « t’es chiante ».
Ce sont ses yeux quand elle lui ôte ses lunettes, tard le soir, et qui brillent d’une autre lumière.
Ce qui manque …
C’est le son de sa voix. Les mots qu’elle aimerait entendre dans sa bouche.
C’est sentir son parfum quand il s’approche enfin un peu trop près d’elle.
C’est sa carrure qu’on ne voit pas sur la photo.
C’est son corps qu’elle a peur d’oublier.
C’est sa présence toute entière qui manque.

Elle avait fait plus qu’accepter cela, elle l’avait
voulu. Elle avait gardé ainsi sa vie intacte, sans un homme sans cesse à ses
côtés, loin d’un projet commun dans lequel elle serait perdue. Involontairement,
il avait vaincu ses défenses, ravivé ses désirs, la peur en moins. Ni l’un ni
l’autre n’avait entretenu cette situation, tentant souvent d’y mettre fin sans
jamais y parvenir.

Longtemps elle s’était nourrie de ce qu’elle vivait avec lui pour aimer le reste, pour créer, pour voyager, pour essayer d’aimer quelqu’un d’autre parfois.
Elle avait laissé d’autres hommes partager ce qui ne leur était pas possible, pour envisager un avenir et pas seulement le présent. Dans ces moments, elle s’était éloignée de lui, elle avait essayé, il avait fait de même.  Ça ne fonctionnait pas sans lui. Il donnait du relief à tout ce qu’elle faisait, même avec un autre. Jusqu’à ce que ça ne soit plus suffisant et qu’elle préfère quelques heures vécues intensément avec lui aux semaines fades ailleurs. Jusqu’à aujourd’hui.

Lui faisait l’inverse, préférant se priver d’elle que de bouleverser sa vie. Quand la culpabilité l’envahissait,  ou quand simplement il sentait qu’il risquait de perdre le contrôle de ses émotions, il fuyait.
Il allait se réfugier dans le calme de sa relation installée, moins exigeante, peut-être rassurante quand il avait peur de lui-même.

Quand il lui racontait, souvent, ses vacances, ses soirées, ses projets, elle aimait croire qu’il partageait un peu de cette vie avec elle. Jamais envieuse, toujours heureuse pour lui, elle avait tout autant de plaisirs sans lui, de passions, d’envies, seule. Pourtant cet après-midi là, il lui avait semblé en l’écoutant, voir passer la vie qu’elle n’aurait jamais avec lui et pour la première fois ce fut douloureux.

Pour
lui, moins de désir c’était plus de tranquillité, pendant un temps. C’était la
raison qui reprenait ses droits, son domaine de prédilection, ce qu’il savait
gérer bien mieux que ses impulsions.

Il y avait bien eu quelques nuits. Il profitait de ses voyages d’affaires, pour qu’elle le rejoigne. Elle arrivait pour diner, puis ils se faufilaient discrètement dans une chambre d’hôtel. Elle ne dormait quasiment pas, et si elle avait pu elle l’aurait privé de son sommeil pour profiter de ces heures volées, tout son corps en éveil. Elle reprenait le premier train pour Paris pendant qu’il prenait celui du soir.
C’était faire l’école buissonnière à deux.  Ils passaient trop peu de temps ensemble pour ne pas prendre celui là. De leurs accords tacites étaient nés quelques moments hors du temps.

Il
aurait pu faire un autre choix, rien ne l’empêchait. Pas d’enfants ou de vie
sociale à protéger.  Son couple n’était
plus qu’un bruit de fond, auquel il prêtait de moins en moins attention.

La liste de ce qu’elle n’aimait plus devenait plus longue que ce qu’elle aimait.
Elle détestait les dimanches parce qu’ils ne se parlaient pas, les moments où il avait peur et se taisait, pendant des jours parfois. Elle ne supportait plus si facilement l’absence d’affection, son impossibilité à exprimer autre chose que ses doutes, la peur permanente de ses reculs, de ses tentatives de décisions toujours « contre » eux, jamais « pour ».

Mais
plus que tout cela elle lui en voulait de ne plus pouvoir lui écrire. Elle
avait tant aimé tout  lui raconter, à
n’importe quelle heure, sachant le plaisir qu’il aurait à lire ce qui n’avait
de sens que pour eux deux. Il nourrissait les émotions qu’elle traduisait en
phrases, il la poussait à lui dire ce qu’elle n’osait pas, à raconter leurs
moments mieux qu’il ne l’aurait jamais pu.

Aujourd’hui cela lui était interdit, il ne voulait plus être bouleversé par ses mots, tétanisé d’y reconnaître des sentiments qu’il refusait, pour lui comme pour elle.
Il fallait toujours le convaincre de ce qui était pour elle une certitude : ils étaient mieux ensemble que séparés.

Elle faisait face à deux évidences incompatibles : en sa présence tout prenait sens mais elle était seule à le voir. Il était de plus en plus éprouvé après chacune de leurs rencontres, et la distance qu’il s’imposait les impactait tous les deux. Elle avait moins de plaisir à le retrouver en sachant qu’à chaque fois la fin serait pire que la précédente, que les espoirs qu’un jour tout devienne simple se faisaient plus minces. Il lui avait volé ce qui la rendait légère en ne la choisissant pas.
Après avoir tant voulu la quitter sans y parvenir,  il allait la perdre sans s’en apercevoir.

Et si cette dernière fois était leur dernière fois ?  Puisqu’il n’aurait jamais les mots, il suffirait qu’elle taise les siens pour laisser le silence éteindre ce qui restait de l’histoire. Elle ne savait plus comment inventer seule la suite.

Le
jour se lève dans la chambre, elle attrape son téléphone pour regarder l’heure
et y trouve son message : « Tu me manques, écris-moi ».

Un commentaire

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