Saint Malo

Ce ne sont que quelques photos de paysages. Elles ne vous racontent pas l’histoire, elles posent juste le décor. Trois jours, trois nuits, deux personnages. Ensemble, comme seuls au monde sur ce bout de Bretagne presque abandonné par la pandémie, ce qu’ils vécurent ne se lit pas sur les images. Pour vous raconter il faut passer derrière l’objectif.

Ils arrivèrent à Saint-Malo juste avant la nuit, dans une ambiance de fin du monde au début du printemps. Le dernier train avant l’interdiction, la sensation d’un interdit exceptionnel. Le soleil se couchait sur la mer quand ils descendirent du taxi au pied des remparts. Ils laissèrent leurs sacs un instant dans la ruelle déserte, passèrent sous la porte en pierre pour voir la mer de plus près. Cette folle envie de sentir le sel, l’air marin, les saisit comme des prisonniers soudain libérés, ou des enfants au premier jour des vacances.

L’appartement que Marc avait choisi pour eux était au dernier étage d’un petit immeuble posé devant les remparts. Des fenêtres comme des grands hublots s’alignaient tout le long de la pièce du bas avec une vue imprenable sur la mer. En les ouvrant, on distinguait la ligne des fortifications, la statue de Jacques Cartier, la plage en contrebas et la piscine naturelle d’eau de mer qui se remplissait au gré des marées juste devant leurs yeux. Il reste une photo, prise le lendemain. Vous verrez, c’était très beau.

En haut d’un petit escalier, une chambre mansardée aux allures de cabine de bateau, un petit lit pour deux et un velux, sous la poutre en bois. L’impression d’être dans une tour, face à la mer, un phare.

Marc parla quelques minutes avec le propriétaire des lieux, pendant que Laure les observait en souriant derrière son masque. Il lui expliquait leur « fuite » de la capitale, complimentait sur la décoration, interrogeait, semblait s’intéresser, puis elle l’entendit dire : « Nous sommes déjà venus en Bretagne, mais vers Cancale, alors nous avions envie de découvrir l’autre partie de la côte. Cela nous fait du bien de quitter Paris en ce moment ».

Leur interlocuteur comprit que ces deux-là vivaient ensemble, depuis des années, et étaient habitués aux week-end en amoureux. La vérité était toute autre. C’était plus fort que lui, il fallait toujours que Marc embellisse les choses, et si elle s’étouffa de l’entendre, elle trouva malgré tout l’image jolie, alors elle se tut.

Le charmant monsieur quitta les lieux, ils enlevèrent leurs masques enfin et Laure s’approcha de Marc :

  • Bonjour,
  • Bonjour, bienvenue à Saint-Malo Ils s’embrassèrent pour la première fois de la journée, pour la première fois depuis plusieurs jours. Ils ne vivaient pas ensemble, ils n’avaient de couple que le fait de se connaitre depuis longtemps maintenant, le reste était beaucoup plus compliqué que ce qu’il voulait laisser paraître. Quant aux voyages, s’ils avaient bien passé quelques heures à Cancale c’était il y a longtemps et ce fut leur seul voyage ensemble avant celui-ci.

Pour rendre ce moment plus exceptionnel encore, il n’y avait pas besoin de mentir. Pour comprendre, il faudrait raconter toute l’histoire, les « je t’aime moi non plus » qui avaient jalonné leurs séparations et leurs retrouvailles jusqu’à ce vendredi soir de mars. Les adieux impossibles, les essais pour vivre ce qui ne fut jamais un couple. Les mois puis les années pendant lesquels chacun avait essayé d’être heureux sans l’autre mais n’y parvenait pas mieux qu’ensemble. Alors, à l’heure où presque tout fut soudain interdit, ils avaient commencé à se fabriquer des moments à deux, sans cadre, sans avenir, des parenthèses, un privilège.

Le monde semblait s’être arrêté, et ils attendaient, plus impatients que d’autres sans doute, non pas de reprendre leur vie d’avant, mais d’en débuter une autre, que lui imaginait sans elle et qu’elle ne voyait pas plus avec lui que sans.

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