Les voix ne changent pas
Il a suffi de mon prénom.
Tu l’as dit comme avant, un peu bas, tout contre mon oreille, là où tu le murmurais autrefois. Et les années sont tombées d’un coup.
Combien d’années ? Assez pour ne plus savoir si mes yeux te reconnaîtraient. Assez pour craindre d’avoir tant changé que tu passerais à côté de moi sans me voir.
Mais la voix ne change pas.
Nous n’avons pas trouvé tous les mots. Il y a eu des blancs, des phrases laissées en route. Tu as ri au même endroit qu’avant. Dans nos voix qui se retrouvaient, il y avait tout ce qui nous lie : le familier et la surprise, la connivence, le plaisir immédiat.
Nous avons dit jeudi.
Depuis, je me prépare à ton visage. J’ai longtemps cru que ton regard ne changerait pas, que la lumière qu’il allumait dans le mien ne s’éteindrait jamais. Il y avait cette joie de te voir en face de moi, et ce voile que ton absence posait sur mes yeux. Je saurai bientôt ce qu’il en reste.
Peut-être que tes traits me sembleront étrangers. Peut-être que nous ne saurons pas quoi faire de nos mains, de nos yeux, de tout ce temps. Peut-être que chacun verra chez l’autre ce que le temps a pris.
Ta voix, elle, je l’ai déjà.
Elle a ouvert en moi une porte que je croyais condamnée. Une palpitation oubliée, quelque chose d’enfantin que j’avais enfoui avec nos souvenirs : ton visage d’alors, ma main sur ton épaule, ton dernier baiser sur mon front.
Les années, les autres amours, les départs n’y ont rien changé. Nos voix se sont reconnues avant nous.
Jeudi, nous allons seulement nous revoir.
Nous nous sommes déjà retrouvés.