L’intimité
D’abord il y a les mots. Cette façon de s’écrire, d’aller à l’important, sans les banalités. Presque pas de « bonjour », pas de « comment ça va ? ». Nous nous connaissons assez pour ça. Les années ont passé depuis que nous nous sommes rencontrés, mal aimés, jamais perdus de vue, jamais vraiment retrouvés. Chacun a vécu d’autres histoires sans quitter la nôtre. Une place gardée pour l’autre.
Recevoir une photo de là où tu es, tenter de te deviner. Une image pour le souvenir, une chanson pour ses paroles, des phrases qui n’ont pas le même sens pour nous que pour les autres. Tu y mets une envie passagère, moi une intention immédiate. Aucun de nous n’est le seul destinataire de ces instants partagés dans l’enthousiasme. Pour toi, le plaisir de me lire reste entier. Pour moi, aujourd’hui, il se restreint.
Tes messages ont tous laissé une trace. Je ne les ai pas oubliés, même vidés de leur sens hors de l’instant. Certains furent des coups de poignard, d’autres des caresses déguisées. Il m’a fallu me remettre des premiers, comprendre les seconds. Après chaque coup, reconstruire ce lien que nous avons cru brisé. Ce qui le fait perdurer, nous ne le comprenons pas. Mais c’est là. Alors nous sommes là aussi. Ensemble mais pas tout à fait. Le fond sans la forme, l’amitié particulière, l’histoire que nous n’arrivons pas à finir.
Ensuite il y a ce qui circule quand nous nous voyons, dans notre façon de bouger, de ne faire que nous croiser, maladroits. Nous nous gênons, debout, à force de nous éviter, pour ne pas nous toucher, pour ne pas risquer l’envie à nouveau. Jusqu’à ce que nous nous posions l’un en face de l’autre, à bonne distance, enfin immobiles. Alors seulement nous pouvons nous regarder. Je t’écoute longtemps, sans parler. Je suis au théâtre : j’écoute le texte, observe l’artiste. Cela me suffit, et j’imagine que toi aussi. Tu n’écoutes jamais aussi bien que tu ne parles.
La complicité est dans le silence qui suit ces quasi-monologues. Quand tu les interromps, gêné par ma façon de te regarder autant que par mon silence. Il y a là le rappel du premier jour. Cette chose qui n’a pas changé et te surprend encore. Je peux te faire taire d’un regard, d’un geste. Toi, tu n’arrives pas plus à me faire baisser les yeux qu’à me faire parler de ce que je tais. Tu me demandes souvent : « Pourquoi es-tu encore là ? Toujours là, malgré tout. » Je ne réponds pas, te retourne la question. Tu réponds : « Parce que tu reviens à chaque fois. » Voilà. Aucun de nous n’avouera, ni à l’autre ni à soi-même. Reconnaitre, c’est plonger, prendre le risque du déséquilibre.
Il y a ensuite cette tendresse dont tu sembles dépourvu. Elle apparait quand je ne l’attends pas. Un geste malgré toi : prendre ma main, toucher mon bras. Par habitude ou besoin soudain. Je ne le sais pas, je prends. Tu ne caresses pas, tu saisis. Ensuite seulement tu laisses la chaleur s’installer, l’autorises à exister entre nous. Une autre façon d’être en contact. Le seul moment où la montagne de glace semble fondre un peu.
Puis tu reprends tes distances : plus, ce serait trop. Ton grand principe, ta règle absolue. Jamais « trop ». Comme ce que nous nous empêchons de vivre. Pour toi, ce serait trop de proximité, trop de possibles, trop de temps à deux. Tu ne laisseras pas le désir nous emporter. Cette vague-là, tu la connais trop. Elle ne dure que le temps de nous submerger. Chez toi, elle laisse des traces. Elle te prend dans son courant, t’entraine où tu ne veux pas aller. Te fait perdre le contrôle, un instant. Puis la vague passe, et tu me fuis, moi, comme la plage, la mer, la prochaine vague. Plus, ce serait autre chose. Se laisser aller à l’interdit.
C’est comme pour le reste : il ne faut pas « trop » nous voir, parler, partager. Ne pas trop exprimer. Avoir toujours l’air de ne rien ressentir, pour ne pas trop se mettre en danger, ne pas blesser, ne pas être blessé. Toujours contrôler. Trop de plaisir pendant, trop de questions après, trop de réponses qui impliqueraient des décisions. Je sais. Je ne le comprends pas, mais je le sais.
Pour moi, ce n’est jamais assez. Le « trop » n’existe pas. Tu ne nous as jamais laissé essayer. Il n’y a que le « pas assez ». J’ai d’autres peurs, les miennes. Elles ne s’apaisent qu’à nos rendez-vous. J’apprends à me contenter. À gouter le moment, à savourer un geste, à peine une caresse. À accepter le cadeau du partage. Je me sens mieux là qu’ailleurs. Chez moi, la vague que tu crains ne fait que passer. Elle m’effleure sans m’emporter. Ce n’est pas le plaisir qui laisse son empreinte, si grand soit-il. C’est l’intimité.
Ce soir encore nous avons trouvé notre équilibre, cette douceur d’être ensemble. Le diner, le vin, les rires. La discussion qui dure, parce que tu me fais rire et me trouves plus jolie quand je souris. Un film, une musique. Le temps passe. Il est soudain tard. Je vais rester dormir. Nous ne l’avons pas fait souvent. Quand nous étions amants, la nuit n’était pas pour nous. Ce sont les couples qui dorment ensemble. Ou les amis. Nous sommes amis ce soir. Je vais rester dormir.
Allongée près de toi, j’essaye d’être immobile. Tu me sens éveillée quand toi, tu t’endors. Alors tu me prends dans tes bras pour m’apaiser, et c’est le contraire qui se produit. Combien de lits ai-je quittés au milieu de la nuit pour ne pas vivre ça ? Avec toi je reste. Je voudrais caresser ton bras, l’embrasser, le presser contre moi. Mais pas m’y blottir pour dormir.
Quand tu resserres ton étreinte dans le noir, quand tu me cherches alors que je m’éloigne, la fatigue aidant, je me prends à croire que tu me souhaites peut-être. Plusieurs fois dans la nuit, tu me sens fuir à l’autre bout du lit. Dans un demi-sommeil tu dis : « Où vas-tu ? » Tu n’attends pas la réponse. Tu t’es rendormi. Rien de plus enivrant, de plus effrayant, que toi qui me touches sans me désirer, qui m’enlaces pour me rassurer, dans une torpeur où tout jeu a cessé. Qui est capable de cette douceur sans amour ? Pas moi.
Alors je me rappelle que je ne suis pas la seule, je ressasse les phrases qui font mal. Puisque je ne suis pas unique, je ne te donnerai pas mes nuits. Et pourtant, au petit matin, contre toute attente, je me suis endormie. Tu me sens enfin apaisée contre toi et me rejoins dans le sommeil. Cela ne durera qu’un instant. Nous nous réveillerons bientôt. Ensemble, malgré tout.