Chronique de l’été – version complete
1 – Le coup de fil
Il est tôt. Une de ces heures silencieuses, juste avant que la journée ne commence.
Personne n’appelle à cette heure-là.
C’était l’heure, pourtant. Celle où tu appelais, autrefois, parce que tu savais que je serais debout et que personne d’autre ne le serait. On parlait bas sans raison. On avait toute la maison pour nous et on chuchotait quand même.
Le téléphone est posé sur la table, écran contre le bois. Je le retourne. L’heure, la date, une alerte météo, rien. Je le remets face contre le bois, comme on repose un objet qu’on n’aurait pas dû prendre.
Dehors, la chaleur monte déjà. Ça sent le tilleul chez le voisin, et la fumée un peu plus loin. Un camion passe dans la rue basse, s’éloigne. Le silence revient, plus épais.
Je fais le café. Une tasse. Le geste s’est simplifié tout seul, à un moment que je n’ai pas remarqué.
Je m’assois. J’écoute la maison, les tuyaux, la glissière d’un volet quelque part.
Le corps a de la mémoire. Il attend encore aux mauvaises heures.
Je bois pendant que c’est chaud. Que fais-tu au même moment?
2 – Pourquoi as-tu disparu ?
La question ne se pose plus. Elle occupe.
Elle revient aux heures creuses. Dans la file à la boulangerie, quand la vendeuse demande si ce sera tout. Le soir, en arrosant les plants qui ont soif tous les jours, l’eau qui traverse la terre trop sèche sans s’arrêter nulle part. La nuit, dans un drap trop chaud, la fenêtre ouverte sur rien.
J’ai fait le tour des versions possibles. Celle où tu as voulu rentrer dans le rang. Celle où tu t’es perdu quelque part, en route. Celle où je n’ai jamais compté autant que je le croyais. Je les ai retournées si souvent qu’elles finissent par se ressembler. Elles s’usent, à force. Aucune ne tient mieux qu’une autre.
Ton numéro est toujours enregistré. Je ne l’ai pas effacé, je n’y pense plus. C’est un nom dans une liste, entre deux autres, que je fais défiler sans le voir.
En juillet, quelqu’un a prononcé ton prénom devant moi. Un homonyme, une histoire sans rapport. J’ai continué la conversation. Je me suis entendue rire.
Ce qui reste, c’est l’espace. Ton silence en avait laissé trop. Je l’ai meublé pendant des années, avec des projets, des voyages, d’autres bras.
Cet été, j’ai cessé de meubler.
3 – La terrasse
Il y a cette terrasse, à l’abri, entre deux rues.
J’y vais. Pas pour toi. Pour l’ombre, le bruit des verres, l’idée de rester assise quelque part sans rien attendre.
Le serveur me connaît. Il ne demande pas si j’attends quelqu’un. Il essuie la table, pose un verre, repart. La chaise en face reste vide et ne veut rien dire.
Les glaçons fondent vite. Le verre laisse un rond sur le bois, puis un deuxième, un peu à côté. La lumière descend le long du mur d’en face, centimètre par centimètre.
Autour, des gens se retrouvent, s’embrassent, repartent. Une femme rit trop fort à la table d’à côté. Un homme lui prend la main sans y penser, comme on prend un objet familier.
Un homme demande si la chaise est prise. Je dis non. Je crois qu’il va l’emporter.
Il s’assoit.
Grand, la chemise ouverte d’un bouton, les manches roulées haut. Il pose l’avant-bras sur la table, tout près du rond humide, et ne le retire pas.
Je ne le remets pas tout de suite. On se connaît, mais pas vraiment. On s’est croisés, des amis communs. Il m’a reconnue, il s’explique. Je m’entends répondre, et ça me surprend plus que lui.
Il ne demande pas ce que je fais là, seule, à cette heure.
Il a des mains longues, des ongles courts, une façon de tenir son verre à pleine paume. Il rit une fois, pas trop fort.
Le rond sur le bois a séché.
On se lève en même temps sans que ce soit convenu. En passant derrière moi, il pose la main entre mes omoplates, une seconde, pour me laisser sortir la première.
On s’attarde sur le trottoir. Il prend mon numéro. Il ne dit pas quand il appellera.
Je rentre par l’autre rue, celle qui rallonge. La chaleur est encore dans les murs.
4 – La maison
Les volets restent tirés jusqu’au soir. La maison garde le frais, ça sent la pierre et le linge sec.
Il est venu un jeudi. Il ne connaît rien ici. Il n’a rien offert, rien soufflé, il ne reconnaît aucun objet.
Il demande où sont les verres. Il ouvre le mauvais placard, puis le bon. Il ne fait pas semblant de savoir.
Tout est exactement là où c’était. Les deux objets que tu m’avais offerts, j’en ai gardé un, l’autre a disparu sans que je décide rien. Il passe devant sans le voir. C’est un objet, maintenant.
Dans le tiroir du bas, il y a des photographies que je n’ouvre pas. Il ne demande pas ce qu’il y a dans les tiroirs.
J’ai ajouté des années, des fleurs qui tiennent trois jours, des livres qui débordent de partout. Il regarde tout ça comme on regarde quelqu’un, sans rien commenter.
Il occupe la pièce sans effort, les épaules larges dans l’encadrement, la nuque brune, une odeur de sel et de savon. Dans le couloir étroit, il pose la main sur ma hanche pour passer derrière moi. Il la laisse le temps de passer, pas plus.
Le soir, j’ouvre. L’air entre d’un coup, plus frais que la pierre. Les martinets crient très haut au-dessus de la cour.
Il n’est pas celui qui manque.
Mais il ne demande pas à qui je pense.
5 – Le matin
Avant, je me levais dans la nuit et une main me ramenait. Je crois que c’était une façon de dire reste. Je ne l’ai compris qu’après. Et au petit matin tes angoisses revenaient, et je te regardais partir.
Cette nuit, je la garde pour moi.
Il dort sur le ventre, un bras en travers du lit, la place prise sans qu’il ait rien demandé. Le drap a gardé la forme de son dos.
Je traverse la pièce sans faire attention au bruit. Le carrelage est froid, il ne le sera plus dans deux heures.
Il se lève après moi. Il ne me cherche pas. Il vient, ce n’est pas la même chose.
Il demande où sont les tasses.
Je le lui dis. Il ouvre, il sert, il pose la tasse devant moi. Sa paume est encore chaude du lit quand elle passe sur mon épaule.
On s’assoit dehors avant que ça chauffe. La lumière arrive par-dessus le mur, lentement, elle prend d’abord le bas du figuier.
Les volets du voisin s’ouvrent. Il tousse, il arrose. On ne se dit rien, on se fait un signe.
C’est un matin sans urgence. Cette fois, il y a quelqu’un pour le dire avec moi.
Il ne se souvient de rien. Il apprend.
Je garde ce matin-là entier.
6 – Aujourd’hui
C’est l’été de tout le monde. La ville s’est vidée, les rires passent par les fenêtres ouvertes, des enfants crient dans une piscine qu’on ne voit pas.
On sort marcher, sans but. On s’arrête devant une vitrine baissée, un platane qui perd son écorce, une affiche décollée qui annonce une fête déjà passée.
Au marché, la femme des tomates me met la petite cagette sans que je demande. Elle le regarde. Elle ne dit rien.
Dans la montée, il me prend la main sans y penser, comme on prend un objet familier. Je ne la retire pas. Je ne cherche pas ce que ça engage.
On déjeune tard. Je dresse la table pour deux. Le verre, la serviette, la chaise tirée. Le geste appris, qui ne s’est pas défait.
L’après-midi est trop chaud pour sortir. On tire les volets. Il y a la pénombre, le carrelage, sa peau qui colle un peu, sa main qui suit la ligne du dos sans se presser. On ne parle pas. Il n’y a rien à dire.
Je pense à ce qu’il y a dehors. À ce que je ne demande plus. À ce que cette saison ne dit pas encore.
Je reste dans cette école buissonnière. Elle n’a plus rien de dérobé. Elle est à nous, jusqu’à la fin du mois.
Le soir tombe. Il est resté.
7 – Laisser partir
Ce n’est pas toi que je laisse partir. C’est l’attente.
Elle s’était installée sans bruit, elle prenait la place d’une présence. Elle avait ses habitudes. Un téléphone retourné le matin. Une terrasse choisie plutôt qu’une autre. Un côté du lit resté lisse.
Le côté du lit n’est plus lisse. C’est tout ce qu’il a fallu.
Elle est partie sans faire d’histoire, un jour de la mi-août, pendant que quelqu’un cherchait les tasses dans le mauvais placard.
Le lien ne s’étire pas mieux quand on le serre trop fort. L’attente non plus.
Alors je lui ai dit d’y aller. Là où elle doit. Régler ce qui l’attend, voir ceux qui l’aiment. Je n’ai pas besoin de tout savoir pour que ça existe encore, quelque part, sans moi.
Ce que je ressens, je le ressens depuis toujours. Même quand tu étais loin. Même quand je croyais que c’était fini. Ça tient tout seul, maintenant.
Il ne saura jamais qu’il a pris cette place. Je ne le lui dirai pas. Ce serait lui donner un rôle qu’il n’a pas demandé.
Je l’ai regardée partir, sans la certitude qu’elle reviendrait.
8 – Le message
Je l’ai écrit une nuit d’août, la fenêtre ouverte, la ville qui ne dormait pas. En bas, des voix, des chaises qu’on traîne, quelqu’un qui rentre en riant.
Il dormait dans l’autre pièce. J’entendais son souffle par la porte restée ouverte.
J’ai écrit vite, sans chercher les mots, sans rien relire.
Que l’été avait été long et clair. Que la maison sentait la pierre et le linge sec, et que je l’avais habitée, complètement.
Que j’avais appris à me lever sans être retenue, et qu’on m’avait retenue quand même, autrement, une paume chaude sur l’épaule au petit matin.
Que ton absence ne me tenait plus compagnie, qu’elle vivait sa vie ailleurs, et moi la mienne. Que j’avais gardé un de tes deux objets et que je ne savais plus lequel. Que je n’avais rien à te reprocher.
J’ai laissé le téléphone allumé sur la table, la lumière de l’écran a fini par s’éteindre toute seule.
Il part à la fin de la semaine. On le sait depuis le premier soir. Il n’a rien promis, je n’ai rien demandé, et ça n’aura rien coûté à personne.
Je ne l’ai pas envoyé. Tu n’avais jamais rien promis. Moi non plus, finalement.