La mauvaise route

Je me suis perdue sur une route que je ne connaissais pas. Perdue dans mes pensées, j’ai raté une sortie, ou pris à gauche au lieu de prendre à droite, je ne sais plus. Je sais seulement qu’à un moment le paysage m’a semblé familier, et que je ne me suis pas demandé pourquoi.

Il y a eu un virage, un clocher, une place où tu passes si souvent. Et j’ai compris que je ne m’étais pas perdue. Ou que si je m’étais perdue, c’était vers toi. Un mélange de mauvaise route et de souvenirs, quelque chose en moi qui connaissait le chemin mieux que moi.

Alors j’ai choisi de continuer. C’est là que le hasard s’arrête et que je commence. Le vrai hasard n’a duré que quelques kilomètres. Le reste, je l’ai décidé, sans me le dire, en gardant les mains sur le volant comme si elles ne m’appartenaient pas.

J’ai reconnu le chemin qui monte à ton portail. J’ai arrêté la voiture à quelques mètres, moteur coupé. Dans le silence, je ne sais pas si tu es dans ton jardin ou parti loin. Je sais seulement que je suis plus près de toi que je ne l’ai été depuis des mois, et que je n’ose pas.

J’ai pensé t’appeler. J’ai pensé monter. J’ai composé ton numéro sans aller au bout. J’ai espéré que le portail s’ouvre, que tu en sortes, que ce soit toi qui me trouves là, que je n’aie rien à décider. J’aurais baissé ma vitre, j’aurais crié ton prénom comme on crie une surprise. Jouer le hasard qui ne l’est qu’à moitié.

Suis-je restée une minute, ou une heure ?

La peur que tu ne m’ouvres pas. La peur que tu m’en veuilles. Et aussi forte, l’envie de te serrer dans mes bras, de poser ce qui me pèse contre la légèreté de ton sourire. Peut-être qu’une femme serait sortie. Peut-être que tu ne veux plus de moi dans ta vie, même pour un café, même pour une heure.

Je n’ai pas passé ton portail. J’ai remis le moteur en marche, doucement, comme on referme une porte pour ne pas réveiller quelqu’un.

La route m’a menée jusqu’à chez toi. Il a suffi de me tromper une fois. Le reste, c’était moi.

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