Ne m’attends pas

Ne m’attends pas

Ne m’attends pas 1540 1138 Sophie Pialet

Ta voix a résonné longtemps dans le téléphone alors que nous avions tous les deux cessé de parler. Aucun de nous ne raccrochait malgré le silence. Je t’ai entendu demander : « Tu es toujours là ?», j’ai mis quelques secondes à répondre « Oui » mais tu savais que je ne l’étais plus vraiment. 
A la seconde où tu as prononcé ces mots : « Ne m’attends pas », tu m’as laissée partir et nous nous sommes quittés instantanément. Il y eut un « au revoir » probablement, un dernier « je t’embrasse » dont je ne me souviens pas clairement.
Une partie de moi a cessé d’être présente quand tu as répondu à la question que je n’ai pas posée mais qui était dans toutes les autres :  veux-tu que je t‘attende ?

J’aurais sûrement aimé que tu me le demandes, que tu aies eu l’envie de me retrouver plus tard, une fois allégé de ce qui t’encombre et t’immobilise. Dans ta bouche cela aurait été un aveu de faiblesse, presque une déclaration, de reconnaître qu’au bout de cette épreuve c’est moi que tu aurais aimé voir.
Mais une fois encore tu m’as tenue à distance ou tu n’as simplement pas reconnu en toi ce qui aurait pu nous porter un peu plus loin.

Il t’a suffi d’une phrase pour que s’effacent toutes les autres, toutes les possibilités d’un demain ensemble, tes sursauts de tendresse et tes prises de conscience tardives mais réelles. J’avais eu les semaines précédentes l’impression qu’enfin tu me voyais, que tu nous voyais peut-être. Et en une seconde tout avait disparu.

Je me souviendrai longtemps de l’endroit où j’étais quand j’ai raccroché, de mes mains crispées sur le volant de la voiture, d’être arrivée en retard pour me donner le temps de reprendre mes esprits et mon souffle.

Pourtant, j’ai assez vite été soulagée du poids qui pesait sur moi.
Je n’aurais plus à attendre effectivement ; non pas toi mais les marques de toi. Je n’attendrai plus une réponse, des nouvelles, une date, une heure, un rendez-vous. Je ne serai plus immobile comme je l’étais quand tu te taisais, quand je passais de ta présence incandescente au silence inexpliqué.

Je n’ai jamais souffert de ne pas te voir autant que de ne pas t’entendre. Il n’y avait pas d’amour dans ce silence. Il peut y en avoir dans l’absence. Je t’aurais attendu si tu l’avais demandé. Je t’aurais accompagné si tu l’avais voulu. Je n’aurais pas réclamé si fort une réponse que je savais impossible si tu m’avais dit peut-être.
Quelques jours plus tôt à peine, en m’affirmant : « Je t’ai retrouvée, je ne veux pas te perdre », tu ne savais pas encore que tu étais en train de me mentir.

Tu n’as jamais eu besoin de me lire ou de m’entendre pour savoir que je pensais à toi. J’aurais aimé pouvoir en dire autant. L’insécurité permanente me faisait perdre le cours de ma vie, je n’avançais plus, j’attendais.
Tes départs et tes retours depuis notre rencontre avaient provoqué au fil du temps autant de vertiges et de chutes qu’un wagon lancé à pleine vitesse sur les rails d’une attraction de montagnes russes. Sans freins, ni moyen de descendre. Je n’avais jamais pu te montrer de quoi j’étais capable sur la terre ferme tant que tu refusais de rester au sol avec moi.

Quand tu étais de retour, je perdais mon assurance mais je gagnais des battements de cœur. Il fallait que tu partes pour que je retrouve ma sérénité en cessant d’avoir peur. C’était la vie sans que je la sente en moi mais c’était sans douleur. Les petits bonheurs avaient moins de goûts que les grands avec toi, en revanche ils étaient plus fréquents. Jusqu’à ce que le manque soit trop fort.

Je me racontais que j’étais mieux comme ça, que prendre l’amour qu’on me donnait sans le rendre suffisait.  J’allais soigner mon égo maltraité par tes refus dans d’autres bras.
Et puis tu revenais et tout recommençait : la montée, le vertige et inévitablement la chute. J’y laissai chaque fois des morceaux de moi, mais les fractures guérirent de plus en plus vite. Inexplicablement j’avais envie de retourner là-haut, ton ivresse restait addictive.

Nous nous sommes fabriqués quelques jolis souvenirs, secrets, inracontables.
Nous n’avons existé qu’ensemble, pas aux yeux du monde extérieur. Nous n’avons eu besoin de personne pour nous retrouver souvent.
Tu m’as donné quelques premières fois. Je t’ai fait parfois lâcher prise, un exploit pour qui te connaît un peu.
Je n’ai jamais été dans ton quotidien, ni toi dans le mien. Je n’ai jamais réussi à l’imaginer à deux mais j’étais prête à l’inventer avec toi. Nous cultivions mieux l’exceptionnel que l’habituel.

Je ne connais pas tes enfants, mais je connais tes inquiétudes et tes blessures, aussi surement que je reconnaitrais ton parfum n’importe où et ta silhouette au milieu d’une foule. Tu ne sais pas avec qui je serai demain mais tu sais de moi ce que qu’il ne saura surement jamais.
Je n’ai jamais glissé mes pas dans les tiens ni essayé de te suivre, cela aurait été peine perdue. Il fallait que je fasse mon chemin et toi le tien, ils nous ont finalement toujours ramenés l’un à l’autre. Jusqu’à ce que tu me demandes de choisir un chemin au bout duquel tu ne seras pas.

Cela doit être cela ne pas t’attendre : chercher une autre route.

C’est avancer sans tes conseils, sans ton regard sur moi, jamais complaisant mais entier, parce qu’avec toi je pouvais tout me permettre et que tu m’as poussée à aller plus loin pour t’atteindre.
C’est choisir une nouvelle robe pour te plaire puis me dire que tu ne la verras pas, et l’acheter quand même.
Me trouver jolie dans le miroir ou dans les yeux d’un homme, mais plus dans les tiens, ce sera être jolie aussi.
C’est chercher du goût dans ce que tu aurais trouvé fade, c’est m’émerveiller d’un paysage sans t’envoyer la photo pour te le montrer.
C’est ne plus m’endormir réchauffée par un message de toi, où tu glissais mon prénom entre deux phrases banales qui ne le sont pas lorsqu’elles ne sont pas écrites par politesse ou convention. Je dormirai quand même, sans attendre le matin, il n’apportera rien de toi. 
C’est écouter une chanson que tu aurais trouvé « à message » et la garder pour moi, l’écouter en boucle comme tu écoutes celles que tu aimes, jusqu’à ce qu’une autre résonne un peu plus sans que tu en sois l’écho.
C’est voir un film dont tu m’as parlé et que j’ai tardé à regarder, sans plus pouvoir te dire que je comprends pourquoi tu l’as aimé.
C’est dormir à droite du lit, parce que c’est ta place. En dormant à gauche j’avais l’impression de te la garder et en me retournant je butais contre ton absence.

C’est accepter que tout ira bien pour toi, sans plus me torturer à envisager le pire.  

C’est ne pas penser à ce que nous aurions pu faire du temps qu’il nous reste, et c’est de loin le plus difficile. Combien de temps ce monde chaotique nous accordera-t-il ? Trop peu pour hésiter, pour reculer devant l’obstacle. Nous avons toujours été assez doués pour exister plus fort que les autres.
Je ne vais pas renoncer sans toi, ce serait te décevoir.

Il y a deux ans jour pour jour, je montais dans un train retrouver un inconnu qui m’avait juste dit « rejoins-moi ». Je ne sais pas qui était le plus fou de nous deux. J’ai longtemps cru que c’était toi, mais finalement ça doit être moi, qui le suis restée même quand la raison a voulu me faire taire, et puis tu as dit : « Ne m’attends pas ».

02 Aout 2018 – 02 Aout 2020

Un commentaire
  • Ouf ! Tant mieux pour vous. Vous valez mieux que cela. Ce narcissique qui s’agite, qui prend toute la place sans laisser les autres exister autour de lui, c’est un vampire au sang froid. Continuez à écrire, vous écrivez bien. Mais vivez autre chose, aimez en créant du bonheur, en trouvant du plaisir. Vous écrirez autre chose et je serai heureuse de vous savoir épanouie. Il en a abîmée une autre à laquelle je tiens beaucoup. Il ne mérite pas cette attention que des femmes intelligentes, sensibles et jolies lui ont donnée.

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