Un soir de Septembre

Un soir de Septembre

Un soir de Septembre 1540 1138 Sophie Pialet

Elle n’a pas sonné en bas de l’immeuble, un voisin lui a ouvert. Elle n’a eu qu’à monter les quelques marches de l’escalier qui craquent toujours un peu pour se retrouver sur son palier. Hésiter un instant, sonner, entendre ses pas sur le parquet, juste là, derrière la porte encore close, une dernière seconde pour reculer puis son visage apparaît quand la porte s’ouvre et la seconde s’est envolée. La peur reste.

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Comment se dire bonjour : embrasser sa joue ? Sa
bouche ? Se prendre dans les bras ? Aucun ne sait alors il se
contente de toucher son bras et de la défaire de son manteau. Dans le même
mouvement elle passe devant lui pour avancer dans le couloir. Il la regarde
discrètement, en détaillant sa tenue, cette robe qu’il ne connaît pas, ces
talons qu’elle ôte pour ne pas faire de bruit, ses cheveux plus courts que dans
son souvenir.

Elle n’ose pas faire un pas de plus sans qu’il l’y invite, comme
si elle ignorait la configuration des lieux. Pourtant elle connait cette pièce,
et les autres. Malgré la pénombre de cette soirée d’automne, elle devine les
meubles du salon sur sa gauche, la cuisine qui donne sur la cour et la table
dans le renfoncement, qu’on ne voit pas de prime abord.

Elle passe vite devant la porte de la chambre pour aller vers le
canapé, et s’y asseoir. Elle se force à ne pas regarder les objets sur le
buffet, ne pas chercher ce qui a changé depuis la dernière fois. Combien de
mois déjà ? six ? plus ?

Il ne faut pas y penser, il faut se dire : je suis là,
maintenant.  Ne pas guetter la trace de
la présence d’une femme dans ce qui l’entoure est difficile. Elle s’accroche à
sa voix, à son regard quand il lui parle, à l’espace qu’elle prend dans la
pièce, dans son appartement, chez lui. Alors seulement, tout doucement, la peur
se tait.

Il parle en déambulant autour d’elle, il cherche un verre, se rassoit. Il est gêné de la fixer quelques secondes, mais ne peut s’en empêcher. Elle le regarde amusée, l’écoute aborder des sujets sans risque, le quotidien comme l’inhabituel mais pas la raison de sa présence, ni ce qui a pu les amener à ce moment.

Ils ne devraient pas être là à cette minute.  Ce n’est pas l’interdit qui brûle, c’est l’inattendu. Il y a une heure encore ils s’écrivaient, bien à l’abri derrière leurs écrans, sans risque de montrer à l’autre ce que les mots pouvaient provoquer.

Mais l’occasion était trop belle ou l’envie trop forte, ou les
deux ?  Il a proposé et elle a senti
que cette proposition serait éphémère, qu’il n’était pas temps de se poser de
question sur la raison, ou les conséquences. Lui-même en le proposant n’y
pensait pas. Elle est venue.

Les voici donc sur ce canapé, où il se pose enfin à côté d’elle, où ils ont passé des heures à parler, il y a longtemps. Dans cet appartement qu’elle avait quitté pour ne plus y revenir il y a tout aussi longtemps.

L’envie qu’il la touche est plus forte encore que celle de le toucher. Etre si proche et ne pas même s’effleurer semble incongru autant qu’attendu. La raison dicte une réalité : leurs vies ne sont plus liées, l’intimité ne leur est pas permise. Mais rien n’explique ce désir, aussi palpable que cette réalité froide. Il leur faut un prétexte, écouter de la musique ou regarder un film, pour retrouver une justification à leur présence. Ce sera un film. Fixer leurs regards sur des images et non plus l’un sur l’autre. Voilà la solution.

Etre côte à côte mais pas l’un contre l’autre. Comme dans leurs vies : continuer à se suivre mais ne rien vivre ensemble. Quand la gêne des retrouvailles s’estompe, chacun semble reprendre la place qu’il occupait du temps de leur histoire. Elle recroqueville ses jambes sous elle, comme elle le fait toujours, il pose ses pieds sur la table basse devant lui.

Leurs mains se frôlent, puis se touchent et se quittent.
Et quand il lui ouvre les bras pour qu’elle pose sa tête contre son épaule, c’est dans un geste spontané, qu’il semble regretter immédiatement, tant il est signe d’un autre temps, d’une autre histoire.  Elle se glisse pourtant un instant au creux de son cou et retrouve son parfum.

Tout est là, dans l’odeur de sa peau, les souvenirs autant que le désir qui renait instantanément, comme s’il avait toujours été là, prêt à se réveiller au premier contact.
Cela l’effraie, elle se détache, met un peu de distance, mais pas assez.
Il note tout, comprend ce qu’il se passe, qu’il faudrait parler mais qu’il ne peut pas.

Comment mettre des mots sur ce qu’il ressent et lui dire ? Rien ne sera rassurant, ou suffisant.
Alors il plonge ses yeux dans les siens, et se tait, la laisse lire tout ce qu’il ne peut pas dire. Elle n’attend pas de promesse, et craint plus ses mots qu’elle ne les espère, elle ne veut que ce désir-là.

Il sourit devant l’inévitable autant que devant sa retenue, le geste qu’elle ne fait pas mais qu’il devine. Il approche son visage du sien d’une main douce et assurée, et l’embrasse.

Il y a une évidence dans leurs lèvres qui se trouvent, un désir
qui peut enfin s’exprimer, sans les mots et leur insuffisance. Tout ce qu’ils
n’ont pu se dire est contenu là, dans ce moment, dans ce que leurs corps
reconnaissent et qu’ils avaient cru disparu.

Tout ce temps à être sage est derrière eux, la patience n’est plus,
il y a une urgence dans leurs baisers, dans les mains qui se cherchent.  Chaque geste en appelle un autre, chaque envie
en créé une autre.  Il pose ses mains sur
sa nuque, glisse ses doigts dans ses cheveux, respire ce parfum qui n’a pas
changé,  sans cesser de l’embrasser,
l’attire encore un peu plus à lui. Elle l’accompagne de ses mains qui cherchent
sa peau, sa barbe jusqu’à la base du  cou, sous la chemise qu’elle déboutonne pour
le caresser. Soudain pressée, elle défait elle-même le nœud qui retient le haut
de sa robe et vient poser sa poitrine contre lui, leurs peaux enfin l’une
contre l’autre.

Dans la chaleur de ce contact, il la fait basculer sur lui et c’est elle qui maintenant lui fait face et l’embrasse à nouveau. Ils ne se parlent pas, n’ont pas besoin de guider l’autre, leurs souffles se complètent, leurs gestes semblent synchronisés et les caresses ne cessent que pour que leurs doigts s’entrecroisent.

Il ne sait plus être tendre, il veut que ce désir cesse, cette
petite douleur de la vouloir sans l’avouer, à elle comme à lui-même. La sentir
si proche mais avoir refusé qu’elle le soit tous les jours qui ont précédé, a
épuisé sa résistance, il s’en rend compte maintenant. 

Il lui en veut presque de lui donner autant envie d’elle alors que
son esprit le refuse. Ce n’est qu’à cet instant, dans son parfum, dans ses caresses,
qu’il veut, qu’il sait. Son corps reconnaît qu’il a perdu la bataille pour
aujourd’hui, qu’il n‘a plus la force de résister.

Elle ignore pourquoi mais sent une l’urgence dans ses gestes, dans
ses soupirs, elle ne jouera pas avec cette soif qu’elle partage déjà. C’est
elle qui défait la ceinture du pantalon d’un geste, glisse ses mains sous le
tissu pour le faire glisser, pour le sentir nu, pour elle. Il est assis, elle
est agenouillée devant lui mais il la soulève pour l’asseoir sur lui, pose ses
mains sur ses hanches et se glisse en elle.

Il sait son désir, il n’a pas à demander. Elle l’accueille dans un
soupir, puis c’est un murmure qui parvient à son oreille, un peu plus fort à
chaque seconde. Il reconnaît la voix qu’elle a dans le plaisir. Il se souvient
de tout, de ce qui les emporte et de ce qu’ils aiment l’un de l’autre dans
cette intimité là.

Elle s’accroche à lui, autant qu’à ce qu’elle ressent.  Elle veut que cela dure et lui dit, quelques
mots échangés dans un souffle et il la porte jusqu’à la chambre.

C’est dans le lit que quelque chose change, que ce qui était se
transforme. Dans leur vie passée, faire l’amour était un moment au milieu des autres
moments partagés. Ils pensaient qu’il y aurait encore une autre nuit, un autre
matin pour se retrouver et d’autres plaisirs à venir. Ils n’étaient peut-être
pas plus sereins mais ils étaient moins pressés.

Ce soir il n’y a que l’instant, que la minute qui arrive, l’heure
qui suit ne sera sans doute plus la leur. Il y a un impératif à vivre leur
désir maintenant. Ils n’ont pas besoin d’y penser pour le sentir, et quelque
chose de neuf est là, qui nait de cette urgence. Pour lui plus encore que pour
elle.

Elle l’a connu quasi absent à son propre plaisir, incapable de
l’exprimer, uniquement dirigé vers elle. Comme si le désir brut était une
vulnérabilité, comme si le plaisir masculin était à taire.

Ce soir elle observe avec curiosité cet homme dont les mains la
retiennent plus qu’elles ne caressent, ses bras qui l’enlacent avec une force à
peine contenue. Aucune hésitation qu’elle pourrait prendre pour une demande,
aucune question muette sur un geste plutôt qu’un autre. Il veut, il prend, autant
qu’il donne.

Il lui plait encore plus ainsi, elle ne s’en étonne pas,  ayant toujours su qu’il y avait plus que ce qu’il ne lui montrait, là aussi.
Cette force cachée qu’il rend aujourd’hui visible la transporte, la rassure plus qu’elle ne l’effraie. Il lui semble qu’elle l’a attendue, espérée. Elle veut s’y soumettre, sans savoir où elle la mène mais y aller avec lui.

Il aime qu’elle le suive dans ce mouvement, dans cet élan nouveau.
Plus libre qu’il ne se l’était jamais permis, la confiance qu’ils se portent l’entraîne
et le guide. Il ne s’inquiète plus de sa possible fragilité, il ne cherche plus
à lui plaire en pensant à demain.

Il lâche prise avec le passé, avec le contrôle qui le caractérise.
Par moments il cesse de la regarder, pour que le toucher soit le seul sens qui
reste, pour ressentir chaque frôlement, chaque vague qu’elle traverse. Elle
tente de contenir la prochaine, celle qui l’entrainera trop loin pour revenir. Elle
se sent à la merci d’une jouissance que lui seul provoque, dont elle sait
qu’elle la rendra vulnérable. Un instant il sent sa peur et refuse qu’elle
retienne ce plaisir où il pourra la rejoindre. Il resserre son éteinte pour
qu’elle cède, et accueille ce qui leur fait si peur à l’un comme à
l’autre : être à nouveau, l’espace d‘un instant, heureux ensemble.

 

——————

Elle veut partir à la minute où le plaisir cesse de la faire trembler. Éviter la tendresse, anticiper le manque à venir en écourtant les au revoir.
Il n’y a pas de place pour autre chose que ce qui vient de se passer. C’est plus fort qu’avant, plus évident et pourtant, elle ne sait pas quoi faire de ça. Elle veut s’enfuir de ce lit, de ce qu’elle aime sans lui dire, mais il s’est endormi les bras et les jambes autour d’elle. Il la retient dans son sommeil.

Quand elle tente d’échapper à son étreinte, ses bras se
resserrent, dans un réflexe, un mouvement dont elle sait qu’il n’est pas
conscient. Après mille précautions pour ne pas le réveiller, elle se lève et l’entend
murmurer : « où vas-tu ? ». Elle ne répond pas, saisit sa
robe dans la pièce voisine puis revient un instant vers le lit.  Dans un demi sommeil, elle l’entend dire :
« C’est bien quand tu reviens ».

 

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